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Compte rendu de la séance du 28.O1.04

Invités pour nous parler du foyer de jeunes filles « Villa Préaut »: Alain Griffond (directeur), Monique Pacot (chef de service), Maritza Gonzales (éducatrice), Chantal Hungbot (psychologue)

Présents : Ivan Gros, Séverine Chauvel, Emmanuel Chanial, Gaël Tijou, Denis Sigal, Lambert Dousson, Charlotte Taïeb, Diane Huyez (rapporteur), Christophe Angebault, Marc le Monnier, Hélène Merlin-Kajman (co-rapporteur), Philip Lewis, Dominique Vaché, Benjamin Trolet, Chloé Faisse-Trolet

I. Présentation du foyer 

La séance commence par la projection d‘un film réalisé à l‘occasion des 20 ans du foyer. « Les filles de la Villa d‘à côté » (août 2003). Il montre « le travail de terrain », la vie ordinaire du foyer, notamment les séances de soins (massages, bains relaxants, séances chez l‘esthéticienne) ou bien certaines scènes qui opposent les adolescentes aux adultes (on voit par exemple une jeune fille balancer tout le linge sale dans un escalier après s‘être « engueulée » avec des responsables qui lui refusaient quelque chose) ; les éducateurs expliquent leur travail, et l‘on écoute un aide raconter comment il a porté plainte parce que pour une fois, la violence des ados était allée trop loin, il avait reçu une friteuse pleine d‘huile bouillante sur les jambes, arrêt de travail, etc. On entend enfin les adolescentes elles-mêmes, leur détresse, leurs aveux sous forme de silences, de réticences, concernant les maltraitances qu‘elles ont subies enfants ; enfin, on les entend dire qu‘ici, elles sont bien. Et c‘est très convaincant, et en même temps, pas le moins du monde idéalisé (même si, ce qu‘on conçoit très bien, le film est parfois un éloge du foyer…)

Après le visionnage, A.Griffond, le directeur, commente le film, puis, au fil des questions, l‘équipe est amenée à préciser quelques points, ici résumés, raison pour laquelle les noms ne sont pas toujours précisés dans les réponses fournies.

Les jeunes filles recueillies à « Villa Préaut » dans le cadre de la protection de l‘enfance sont placées dans ce foyer à partir de 15 ans. Leur séjour peut se prolonger après la majorité jusqu‘à 21 ans avec des contrats jeunes majeurs autorisés par la loi. Le foyer accueille 30 jeunes filles pour 30 adultes qui assurent hébergement et encadrement (coût : 1000 francs par jour). Les filles sont placées par le juge pour enfants (parfois dans un cadre pénal) ou par le service d‘aide sociale à l‘enfance, pour un temps moyen de 2 ou 3 ans qui peut aller jusqu‘à 4 ou 5 ans suivant les cas. Tous ces enfants ont quitté leur famille depuis longtemps et pour beaucoup d‘entre elles, ce n‘est pas leur premier placement. Depuis longtemps déracinées , elles ont déjà été exclues de beaucoup d‘endroits, connaissent l‘échec scolaire patent depuis la fin du primaire (et peut-être même avant), ont peu fréquenté le collège, et la Villa Préaut constitue pour elles le lieu de la dernière chance. Elles ont été exclues de la famille, de l‘école et aussi d‘établissements éducatifs pour des problèmes de comportement et de violence. En ce qui les concerne, la nécessité éducative s‘accompagne d‘un besoin de soins médicaux et psychiatriques, car la plupart d‘entre elles ontété victimes de maltraitance sexuelle ou physique de façon souvent très précoce, et souvent dans le cercle familial.

A ses débuts, l‘institution accueillait 60 jeunes filles très violentes, délinquantes. C‘était ingérable, on a donc subdivisé l‘institution afin de limiter les phénomènes de violence ; puis, la nécessité de soins psychiatriques et thérapeutiques particuliers apparaisant au fil du temps, des demandes ont été faites à la région qui a accepté de financer des projets spécifiques. En outre, après un débat de plusieurs années, le foyer s‘est ouvert à des adolescentes présentant des problèmes d‘ordre psychiatriques (délire, actes suicidaires, troubles de l‘alimentation, …). Ces jeunes n‘étaient pas acceptés en pédopsychiatrie dès qu‘il y avait des problèmes de violence, ils ne l‘étaient pas non plus dans les services pour adultes car mêler ces jeunes à des malades chroniques n‘aurait pas aidé les adolescentes. De leur côté, les foyers éducatifs ont longtemps résisté à les accepter par peur de la folie. Depuis sept ou huit ans, ils sont mieux acceptés. Les éducateurs reçoivent des formations particulières, apprennent à donner des médicaments. Mais il est toujours difficile de trouver des structures médicales confiantes et souples. A la Villa Préaut, le temps de réunion est de six heures hebdomadaires. Chaque équipe d‘une maison se réunit au moins une fois par semaine. Une fois toutes les trois semaines, un psychiatre qui ne connaît pas les jeunes filles travaille en régulation avec les équipes, pour leur permettre de réfléchir sur leurs propres bloquages, fantasmes, etc..

Concernant l‘activité de ces adolescentes, il faut bien voir que la plupart du temps, lorsqu‘elles arrivent, elles doivent tout simplement se récupérer, si l‘on peut dire. Pour beaucoup, le projet consiste à parvenir à une socialisation. On leur en laisse le temps, elles peuvent ne rien faire, elles en ont le droit. 70 % d‘entre elles sont hors du système scolaire et n‘ont pas de projet de formation. Il y a beaucoup de situations : deux d‘entre elles sont à la fac, d‘autres en hôpital de jour, en apprentissage, dans l‘enseignement secondaire. Des ateliers sont organisés dans le foyer pour donner un rythme à la journée de celles qui ne peuvent encore rien entreprendre à l‘extérieur : ateliers de coiffure, de danse, d‘esthétique, d‘informatique… Il faut inventer sans cesse. Une étude a été réalisée sur le devenir des jeunes filles passées par le foyer. L‘insertion est bonne, elles sont dans les moyennes françaises, à cette différence près qu‘elles n‘accèdent qu‘aux emplois peu qualifiés. En ce qui concerne leur vie personnelle, elles ont souvent un premier conjoint qui présentent le même type de problèmes qu‘elles, mais après une séparation, elles retrouvent un conjoint plus positif. Elles ne reproduisent pas sur leurs enfants ce qu‘elles ont vécu elles-mêmes et elles savent aller chercher une aide psychologique pour eux quand ils en ont besoin même si elles l‘avaient refusé pour elles-mêmes.

On observe toujours un temps de latence à la sortie du foyer. Il y a parfois reprise du lien familial même si le foyer ne travaille pas avec les familles.

Le foyer est divisé en quatre lieux d‘habitation avec huit jeunes filles. Un adulte n‘est jamais seul dans une maison, et en prévision des crises, on essaye d‘avoir un homme et une femme : la présence d‘un tiers est indispensable pour éviter les conflits duels.Et puis, on reste solide mais tout adulte a ses limites, et il y a des crises dont la longueur est usante ! Quand on est dépassé, on peut toujours passer le relais à un autre adulte pour souffler. Le directeur ou la chef de service peuvent se déplacer, même la nuit, si un éducateur en difficulté a besoin de soutien. De plus les éducateurs ne sont pas tous les jours au foyer. Un planning tournant nous permet de respirer. 

II. Discussion

Hélène Merlin-Kajman : Dans le film, pour désigner les jeunes filles, les membres du foyer utilisent souvent et indifféremment le terme « gamines », « adolescentes » ou « enfants », y compris pour les jeunes majeures. Ceci rejoint une question de l‘Observatoire : jusqu‘à quel âge peut-on parler d‘éducation ? La définition proposée par A.Griffond de l‘adolescence suppose une forte rupture là, qu‘on devrait penser dans la définition même de l‘éducation : l‘adolescence est, dites-vous, une « porte qui s‘ouvre », un tremplin, avec peu de retour sur le passé, et c‘est bien plus intéressant que la vision qu‘on en a en général, comme d‘un moment négatif mais passager que l‘on doit tolérer comme tel. 

Réponse : L‘adolescence est un moment de remaniement du schéma oedipien et du narcissisme. C‘est un moment fécond pendant lequel peuvent se rejouer certaines cartes de l‘enfance. On peut entreprendre un travail de reconstruction. La difficulté est de parvenir à ce que ces adolescentes réussissent à adresser une demande au médecin ou à un autre adulte. La plupart du temps, ce sont des demandes non élaborées. Toutes ne sont pas capables de les exprimer cette demande, il faut alors saisir les occasions de les y aider.

Ivan Gros : Pensez-vous qu‘on assiste à une évolution de la violence des jeunes ces dernières années ?

Réponse : Je travaille uniquement avec des filles depuis 20 ans et je n‘ai pas remarqué chez elle plus de violence qu‘auparavant. L‘évolution s‘est plutôt faite dans le sens d‘un passage d‘une violence délinquante à une violence envers soi-même. Chez ces filles, c‘est le corps qui va mal, et l‘on passe rapidement de la violence envers autrui à la violence envers soi-même. C‘est un aspect dépressif qui surgit à l‘adolescence. Ce mal être peut de plus se conjuguer à l‘impossibilité de s‘en sortir socialement. En revanche, les garçons vont plutôt vers les actes délictueux, ce qui les mène en taule. De toutes façons, dire que la société est plus violente qu‘auparavant n‘est pas très productif. On peut plutôt penser que la tolérance à la violence a diminué et que, du coup, les faits de violence sont davantage mis en avant.

Charlotte Taïeb : Que pensez-vous de la tendance que j‘observe chez les adultes à parler de « cas pathologique » dès qu‘un jeune pose un problème de comportement ? On a l‘impression que cet étiquetage relève d‘une fausse tolérance qui permet de ne plus s‘occuper d‘un enfant classé d‘emblée comme ingérable.

Réponse : On observe effectivement un va-et-vient entre des éducateurs qui rejettent le cas vers le médical et inversement. On ne peut pas s‘en sortir avec ces stigmatisations trop fortes. Ces étiquettes collées trop vite entraînent le rejet et une augmentation des symptômes. Alors que souvent, la situation s‘améliore du seul fait que l‘adolescent sente que le regard posé sur lui a changé.

Ivan Gros : Dans mes classes, j‘observe que les enfants qui viennent de classes non-francophones sont très pénalisés dans leur développement culturel et scolaire par rapport aux autres ? Observez-vous le même facteur aggravant chez les jeunes non francophones ? Comment sont-ils résolus ?

Réponse : Nous avons une classe d‘alphabétisation pour apprendre l‘écriture. Mais les origines culturelles ne sont pas en jeu : on n‘observe pas de différences selon les origines des jeunes, même si les contraintes qu‘elles ont connues à l‘intérieur de la famille ont pu être très différentes.

Séverine Chauvel : Comment est organisée l‘autorité des adultes ?

Réponse: La scène du film où une fille fait une crise pendant que la cuisinière continue son travail est assez éclairante sur le rôle de chaque adulte dans l‘acte éducatif quel que soit son poste. L‘important, c‘est que, quand tout paraît s‘effondrer, le chaos s‘installer, quelqu‘un continue à tenir le monde en ordre. Très calmement, la cuisinière continue comme si rien ne se passait (tandis que d‘autres adultes gèrent la crise, bien sûr) : cela dédramatise. L‘adulte est le garant de quelque chose. C‘est peut-être de là que vient l‘autorité, de la garantie du lien, qui est aussi la garantie de l‘interdit. Car c‘est très important : la plupart de ces filles ont connu l‘inceste. D‘où la nécessité absolue avec elles d‘être toujours un homme et une femme, de faire respecter les interdits, de verbaliser toutes les fautes. Nous n‘avons pas peur de les toucher, parce que c‘est très important pour réamorcer la confiance, mais en même temps, il faut être très très attentif : d‘où l‘importance des soins au corps, toujours avec un homme et une femme. 

Séverine Chauvel : Présentez-vous le foyer aux jeunes filles comme un endroit différent des autres ?

Réponse : Ce travail est fait par ceux qui prennent la décision du placement. La discussion avec les filles, de notre côté, concerne plutôt l‘individualisation des projets. On leur explique notre façon de travailler. On voit ensuite si le travail devra porter sur leur socialisation, la création de liens dans le groupe ou dans la famille, leur scolarité ou encore leur formation. Quand elles arrivent, leurs premières questions concernent les règlements. Le foyer a voulu rompre avec la notion de contrat très présente dans le dispositif éducatif. Cette idée du « donnant donnant » ne peut être qu‘un piège ou une fausse piste avec des jeunes filles qui ont une expérience catastrophique des contrats non respectés : l‘inceste, c‘est cela, un interdit violé, une confiance abusée. Nous préférons « être en relation sans contrat ». Il nous paraît plus important de ne pas saturer la relation par des règles, des règlements, mais, petit à petit, revenir à des notions de loi. C‘est un piège de poser beaucoup de règles d‘avance si elles ne reposent sur aucune loi. Un règlement trop précis empêche de poser des références fortes. Le contrat provoque la transgression, c‘est une façon pour l‘adulte de perdre son autorité parce qu‘on ne sait pas quoi faire quand il n‘est pas respecté. On n‘a plus d‘autre alternative que réprimer ou perdre la face.

Lambert Dousson : Dans le film, pendant un conflit, on vous voit faire reculer une fille presque corps à corps, puis la pourchasser dans l‘escalier. C‘est une façon d‘agir qui semble contraire à la doxa éducative. Cela m‘a beaucoup impressionné, cette épreuve de force.

A.Griffond : L‘épisode représente un exemple de la possibilité du « non » de l‘adulte sans qu‘il ait recours à des menaces, ou à une hiérarchie. Nous passons beaucoup de temps avec les adolescentes à régler des problèmes de nourriture et d‘argent (ici, la jeune fille avait eu de l‘argent pour déjeuner dehors ; elle voulait déjeuner au foyer, alors il lui fallait rendre l‘argent : elle refusait) : mais ce sont d‘autres choses qui se jouent. Cette crise d‘hystérie rappelle la petite enfance, cela fait beaucoup de bruit mais retombe aussitôt. Il n‘y a rien là de pervers ou de méchant. Dans l‘exemple que vous citez, le but était d‘éviter une réaction de fuite devant l‘agression de la jeune fille, en accompagnant sa violence, en la cadrant. Mon propre corps est engagé dans une violence maîtrisée, il ne faut jamais que cela sombre dans la violence incontrôlée. La proximité des corps est justifiée par l‘instauration d‘une relation concrète et sans verbiage. Il faut accepter et contrôler cette violence récurrente mais aussi éviter la trop grande proximité affective. Le soin thérapeutique, éducatif, implique un rapport interpersonnel, tempéré puisque chaque membre du personnel est partie prenante de la relation au jeune aussi bien l‘homme de ménage que la maîtresse de maison. Ces conflits sont toujours suivis de moments riches qu‘on n‘obtiendrait pas en discutant derrière un bureau.

H.Merlin-Kajman : Vous posez comme modèle de l‘autorité une relation sans contrat. Etes-vous dans ce cas prêt à affirmer que l‘autorité comporte une part d‘arbitraire ? Un arbitraire relatif puisqu‘on peut toujours l‘expliquer et le rediscuter par la suite ? De plus, comment fabrique-t-on de la violence maîtrisée ? L‘adulte joue-t-il un rôle de « compositeur d‘autorité », en quelque sorte ? Y a-t-il une scène à jouer, un rôle à tenir ? Le fait qu‘il y ait toujours deux adultes, un homme et une femme, n‘est-ce pas ce qui indique qu‘il y a composition de scène (et non plus simple scène de violence) ?

A.Griffond : Il y a bien une part d‘arbitraire dans les réponses hétérogènes apportées au quotidien. La décision est pendant un temps ressentie comme arbitraire par l‘adolescente. Dans l‘exemple précédent, la jeune fille a balancé tout le linge sale dans l‘escalier. Parfois, elles détruisent de la vaisselle, etc. On peut permettre de détruire mais il est important de résister : elles comprennent que les adultes, eux, ne sont pas cassés. Le sentiment de toute-puissance se trouve ainsi contrecarré. Et l‘angoisse baisse d‘un cran. De toute façon, avec l‘ordre de placement, le foyer est pris dans un cadre juridique qui permet aux jeunes filles de se situer et qui est un point de référence quand leur violence va trop loin. La loi institutionnelle est toujours présente : on peut suspendre le contrat, les règles, parce que de toute façon, à l‘extérieur, il y a les institutions. 

Christophe Angebault : La suspension du contrat dans le foyer rappelle la famille. Cette relation presque parentale des éducateurs aux jeunes permet-elle de rejouer une enfance difficile ? Associer un homme et une femme pour régler les conflits importants est-il un moyen de redistribuer les rôles parentaux ? Comment la relation du jeune à ses parents ou éventuellement à son copain est-elle prise en compte ?

Réponse : La différence du foyer avec la famille est clairement perçue par tous même si les ressemblances sont, elles aussi, évidentes. Les jeunes filles plaisantent régulièrement sur l‘identification des éducateurs aux parents. Quant à leur famille réelle, la distance prise avec les parents est nettement amorcée par l‘action sociale de séparation. Il est à noter que les filles qui s‘en sortent le moins bien sont celles qui font des allers-retours successifs de la famille à un lieu de placement. Ces échecs répétés avec la famille sont néfastes pour la construction personnelle des adolescentes. L‘adolescence ouvre sur quelque chose de neuf, c‘est précisément cette chance qu‘il faut saisir, car rejouer des crises à l‘extérieur de la famille permet de se libérer de la répétition.

L‘Observatoire de l‘éducation remercie chaleureusement l‘équipe de la Villa Préaut pour cette rencontre.