l'bservatoire de l'éducation
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Texte fondateur actualisé (2003)
Réponse à l'article du 
Monde sur l'ennui
Lettre à Luc Ferry
 
 

 
 
Texte de 2003


   L'Observatoire de l'Éducation s'est créé en juin 2002 sous le double effet du choc causé par la présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour des élections présidentielles et du sentiment de colère devant une certaine surdité de la gauche face aux difficultés concrètes rencontrées dans la vie scolaire par l'ensemble de ses acteurs. Nous pensons que la situation actuelle, désormais presque toujours pénible pour tous et intenable pour un nombre croissant de professeurs et d'élèves, est en partie la conséquence d'un long déni de sa gravité, lisible notamment à travers la volonté concertée de faire silence sur les incidents plus ou moins graves qui émaillent le quotidien de certains établissements ; et que ce déni a eu pour conséquence d'inhiber durablement la réflexion.
    En conséquence, l'Observatoire de l'Éducation dont le centre de gravité est l'enseignement, s'est donné pour tâche d'essayer de mobiliser tous les acteurs de la vie éducative, et tous les citoyens en général, afin de combler le retard pris dans l'analyse.
    Nous désirons réfléchir aux difficultés, à nos yeux inédites, que rencontrent aujourd'hui tous les "éducateurs", parents compris, dans la définition de leur rôle. L'instabilité des "figures" (parentales, magistrales, enfantines, etc.), la difficulté à partager des règles communes ou même à en concevoir la nécessité, nous semble induire une sorte de discorde généralisée très différente de la conflictualité politique traditionnelle. Générant en chacun de nous, enfants comme adultes, de la souffrance et de l'agressivité, cette discorde alimente le sentiment d'insécurité par lequel nous sommes tous plus ou moins gagnés. Ainsi recule en chacun de nous une idée commune du vivre-ensemble, tandis que se développe une méfiance réciproque qui est peut-être l'un des traits menaçants de notre "idéologie dominante" partagée.
    Deux convictions nous animent, au-delà desquelles s'ouvrent pour nous le vaste domaine des questions. La première, c'est que, pour incontournable que puisse être, dans certains cas, la réponse répressive, elle ne saurait constituer une solution, pas plus que la tendance constante depuis trente ans à la judiciarisation de l'École.
    La seconde, c'est que dénoncer inlassablement les enseignants et leur « culture scolaire » ( id.. leur conservatisme frileux, leur égoïsme, leur autoritarisme, leur occidentalisme figé, etc.) ne nous aide en rien à avancer.
    Nous pensons notamment que les concepts d'autorité et de discipline (au sens de règles de conduite et règles d'un savoir donné) doivent être réexaminés, voire réinventés. Nous refusons de les mobiliser sans examen comme nous le souffle une certaine angoisse sécuritaire. Mais nous refusons aussi de les rejeter a-priori au nom d'une lutte de gauche figée autour d'un discours idéalisé. Civilité, autorité, discipline, etc. : ces mots ne sont ici qu'approximatifs. Nous n'avons pas l'intention de les mobiliser sans prudence théorique, convaincus que seuls une certaine patience - à notre modeste échelle - , un certain exercice du débat mené à plusieurs et sur le long terme, peuvent permettre de sortir des réactions passionnelles auxquelles ces questions nous amènent tous trop souvent.
    Nous croyons possible de réinventer une socialité civile authentique, sans l'existence de laquelle on voit mal comment l'École pourrait constituer un lieu tout simplement vivable. Mais pour le faire, nous pensons enfin qu'il ne faut pas limiter la réflexion à la question de la transmission des savoirs ni à celle de l'institution scolaire. Si les enfants s'ennuient à l'école, y échouent, y sont de plus en plus ordinairement agressifs, ne serait-ce pas que tout un dispositif éducatif -- ou peut-être a-éducatif -- forge ces comportements ? Nous nous interrogeons : ne serait-ce pas un système entier qu'il faudrait remettre en cause, système dont les acteurs n'auraient pas forcément conscience ? Car l'éducation passe par de multiples relais, les parents bien sûr, mais aussi les crèches et les nourrices, la télévision qui tient lieu de présence maternante et d'autorité, les jeux éducatifs censés éveiller la curiosité dès la naissance, les lieux de loisir, les activités artistiques et sportives et leur doxa éducative, la rue enfin et les espaces publics où les enfants sont livrés à l'indifférence apeurée des adultes, et pour finir, la publicité qui enveloppe le tout.
    Façon de dire qu'à nos yeux ni les enseignants, ni les parents, encore moins les enfants ne sont seuls responsables, mais que, par hypothèse, nous le sommes tous ensemble ; et que ce n'est pas en désignant obstinément l'école (= les enseignants) comme bouc émissaire du malaise que la situation changera. Nos responsabilités d'adultes ne sont-elles pas engagées, au delà- du cadre de l'école, dans nos foyers, dans la rue, voire sur nos lieux de travail ?
    Et ne peut-on alors imaginer une action civique qui pourrait démarrer de façon immédiate, sans même passer par le détour d'une revendication à l'égard du gouvernement, dans une espèce d'autogestion éducative pouvant démarrer de façon inconditionnelle, dès demain, partout où nous le déciderions ?
    L'ambition est à la fois modeste et considérable. Elle exige de la justesse d'analyse, de la mobilisation. Cette table ronde est la première d'une série qui voudrait faire avancer la réflexion pour affiner le diagnostic du mal éducatif dont souffre notre société et, de là, proposer des solutions plausibles. Il s'agira d'y réfléchir sur le rapport éducation/enseignement en choisissant, pour leur valeur exemplaire, des situations très concrètes, présentes ou passées.

 
 
Réponse à l'article du Monde sur l'ennui

    Le Monde du 14 janvier 2003, dans la page "Education", se fait l’écho d’une réflexion menée au sein de l’Education nationale sur l’ennui à l’école. A ne lire que les titres, la cause est entendue d’avance. Le gros titre désigne l’ennui comme "l’une des causes de la violence scolaire". Le ministre qui s’ennuyait "comme [un] rat mort" conforte les élèves qui dénoncent les "cours de ronflement". Les pédagogues renchérissent : "Le plaisir de l’élève est essentiel dans l’apprentissage". Enfin, des "élèves “blessés” se réconcilient avec l’école"; dans un collège expérimental. En bref, les professeurs, acteurs incapables d’une école mortifère, sont responsables de l’ennui des élèves, et donc de la violence scolaire. Rien dans les articles ne tempère cette caricature. D’abord parce que la parole enseignante est totalement absente. Ensuite parce qu’aucun questionnement critique sur la pertinence du débat et la notion même d’ennui n’apparaît. Est-il spécifique à l’école ? A-t-il réellement un lien avec la violence scolaire ? Et en quoi la violence est-elle scolaire ? Si telle est la solution, qui peut croire enfin que l’on consente un jour les moyens pour généraliser les collèges à dix élèves par classe ? Il faudrait cesser de désigner l’école et les enseignants comme boucs émissaires. Nous aurions attendu du Monde qu’à l’occasion d’un tel débat il mène une enquête plus approfondie et ne se contente pas de privilégier le point de vue des pédagogues et de flatter chez ses lecteurs un ressentiment vieux comme l’école.

 
 Pour l’Observatoire de l’éducation,
          Séverine Chauvel
          Chloé Gaboriaux
          Marc Le Monnier
          Hélène Merlin-Kajman
          Séverine Rousset


 
 
Lettre à Luc Ferry, ministre de l'éducation nationale

Monsieur le Ministre,

Prenant à la lettre la volonté politique que vous manifestez d’ouvrir un grand débat sur l’éducation, l’Observatoire de l’Education, que je préside, a décidé de vous faire parvenir le compte-rendu des deux séances que nous avons consacrées à la discussion de votre livre, Lettre à tous ceux qui aiment l’école. Vous pourrez y lire notre profonde insatisfaction – voire colère - à l’égard de la forme, à nos yeux magistrale et publicitaire, de votre message ; et, contradictoirement, vous pourrez y lire aussi notre soutien à un certain nombre des diagnostics et propositions que vous y avancez. Nous pensons que votre seule parole – ni celle d’aucun ministre – ne suffira à régler magiquement les problèmes de l’éducation, et que votre message restera proprement illisible si vous ne l’accompagnez pas d’une décision véritable d’organiser un débat démocratique sur l’école, nécessaire à nos yeux pour affiner un diagnostic forcément trop général, et pour restaurer la confiance, mise à mal ces derniers mois, ces dernières années, des membres de la « communauté éducative » à l’égard de l’école.

En conséquence, nous demandons au gouvernement une grande consultation nationale sur le problème éducatif, pour autant que le contrat entre chacun des acteurs de la communauté éducative (notamment entre le gouvernement et le corps enseignant, et entre ce dernier et les parents) nous paraît être à refonder. Il nous semble souhaitable qu’elle s’étale dans le temps (une année paraît une base raisonnable), qu’elle soit systématique et réunisse en particulier parents, enseignants et administration au sein de tous les établissements scolaires. Nous demandons en conséquence au gouvernement d’en déclarer publiquement la nécessité et d’en organiser aussitôt les conditions pratiques, dans le souci qu’elle soit le plus large et le plus démocratique possible.

Hélène Merlin-Kajman
 
 

N.B. 1 :L’ Observatoire de l'Education dont le centre de gravité est l’enseignement, se donne pour but de réfléchir aux difficultés, à nos yeux inédites, que rencontrent aujourd’hui tous les “ éducateurs ”, parents compris, dans la définition de leur rôle. L’instabilité des “ figures ” (parentales, magistrales, enfantines, etc.), la difficulté à partager des règles communes ou même à en concevoir la nécessité, nous semble induire une sorte de discorde généralisée qui, générant en chacun de nous de la souffrance et de l’agressivité, participe au sentiment d’insécurité par lequel nous sommes tous plus ou moins gagnés.

Partant, plus précisément, de l’idée selon laquelle le mal dont souffre l’éducation (nationale) est difficile à identifier et qu’il devient pourtant urgent d’arriver à faire un diagnostic satisfaisant pour proposer des réformes adéquates,nous voudrions réfléchir, de façon très concrète, à ce qu’est réellement devenu l’enseignement. Pour ce faire, nous voudrions nous interroger non pas seulement sur la question de la transmission du savoir, mais sur l’espace de civilité qui constitue peut-être la première condition pour que de l’enseignement ait vraiment lieu.

Nous pensons notamment que les concepts d’autorité et de discipline (au sens de règles de conduite et règles d’un savoir donné) doivent être réexaminés, voire réinventés : nous refusons de les mobiliser sans examen comme nous le souffle une certaine angoisse sécuritaire ; mais nous refusons aussi de les rejeter a-priori. Civilité, autorité, discipline, etc. : ces mots ne sont ici qu’approximatifs, et nous voudrions mener une réflexion politique sur les concepts qu’ils peuvent recouvrir, convaincus qu’une certaine patience théorique - à notre modeste échelle - , un certain exercice du débat mené à plusieurs et sur le long terme, peuvent permettre de sortir des réactions passionnelles auxquelles ces questions nous amènent tous trop souvent.

observatoire-education@wanadoo.fr

Association loi 1901 (journal officiel du 25 janvier 2003)


 
 
N.B. 2 : Copie est envoyée à la presse.

N.B. 3 : Cette lettre, envoyée à Luc Ferry, était suivie du compte rendu des séances au cours desquelles son livre, Lettre à tous ceux qui aiment l'école, à été discuté.