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Compte-rendu de la séance du 2 avril 2003

Exposé sur la question de l’histoire de l’espace public mixte 
par Dominique Pelegrin.

Présents : Dominique Pelegrin, Emmanuel Chanial, Christophe Angebault, Séverine Chauvel (rapporteur), Marc Le Monnier, Lambert Dousson, Diane Huyez, Hélène Merlin-Kajman, Séverine Rousset, Denis Sigal, Gaël Tijou, Ivan Gros, Nathalys Fiokouna, Chloé Faïsse-Trolet, Lucie Delaporte. 

Exposé :
Dominique Pelegrin, dans le cadre de son travail de journaliste, a suivi la marche des femmes “ Ni putes ni soumises ” ; elle a rencontré des assistantes sociales aux Mureaux qui évoquaient le problème des mères voulant que leurs filles restent “ propres ” (vierges). Ces deux expériences posent la question de la mixité. Trois faits divers situent la réflexion : au XIVè siècle, une femme était considérée comme une prostituée dès lors qu’elle sortait seule la nuit, sur la simple décision d’un homme qui après l’avoir violée lui lançait symboliquement des pièces (cf. Histoire du viol de G. Vigarello). Une jeune femme au Qatar en déposant plainte pour viol s’est retrouvée accusée (Le Monde Horizon daté du 5 Mars 2003). Une situation de classe : une prof répond aux filles de sa classe qu’elles doivent repartir à la conquête de leurs droits, sans penser dire tout simplement que la conduite des garçons, qui décident de la manière dont elles doivent s’habiller, est illégale (Libération 5 Mars 2003). Ainsi, il semble qu’il faille rappeler les principes de la démocratie et de l’égalité de droit homme/femme dans l’espace public. 
De la Révolution à la fin XIXè : La Révolution française inaugure un espace public démocratique, mais fondé sur l’exclusion des femmes (Geneviève Fraisse, Muses de la raison, Démocratie et exclusion des femmes en France) auxquelles les principes d’égalité, fraternité et liberté ne s’appliquent pas. On voit deux sphères s’opposer : une sphère privée féminine et une sphère publique masculine. On justifie cela parce qu’elles forment des citoyens, et sont donc considérées comme citoyennes par procuration. Ceci sera entériné par le Code de la famille (napoléonien). Par exemple, les filles n’ont pas accès au latin (Françoise Mayeur, L’Education des filles en France au XIXè siècle, Hachette, 1979). Le prétexte invoqué est la crainte d’une rivalité entre hommes et femmes. Elles peuvent cependant contourner le système, par trois moyens : être une femme exceptionnelle sur le modèle de George Sand ou de Mme de Staël ; transformer le registre privé en registre public en s’engageant dans le bénévolat, ou bonnes œuvres ; plus tard créer l’affrontement dans un engagement féministe. 
XXè siècle : place des femmes dans la société (travail des femmes et féminisme) : Cette division des sphères héritée de la Révolution perdure aujourd’hui en France, malgré certaines particularités françaises (dont les garderies inexistantes en Allemagne et en Italie - la création de crèches à Paris date de 1810) qui permettent un certain dynamisme des femmes. Les femmes sont en effet concentrées dans certains domaines, l’éducation et la santé pour la majorité (Margaret Maruani, Travail et emploi des femmes, La Découverte, 2003). On constate une impossibilité des homme et des femmes à partager un pouvoir. Par exemple, la loi sur le travail de nuit a été proposée au moment où les femmes concurrençaient les hommes. On entend souvent par abus de langage que les femmes “ arrivent ” sur le marché du travail, or elles y ont toujours été. Vers 1970, le MLF a permis l’ouverture du débat sur le découpage vie publique/vie privée (J.-P. Le Goff, L’Héritage impossible, La découverte, 1998). Les femmes ont progressé par “ accumulation ”, en déployant leur compétence de la sphère privée à la sphère publique (cf. Françoise Giroud). L’illusion d’une plus grande liberté de la femme vient d’une confusion entre l’espace  public et l’espace de consommation. 
Lors de la marche “ Ni putes ni soumises ”, personne n’a fait allusion au fait que le droit des femmes est garanti par la constitution. Ces femmes invoquent la religion de préférence à la loi. On assiste à une subversion de l’espace public. Face à ces questions, comme à celle posée au prof, on est très mal armé. Il y a une opposition entre les valeurs de la République et l’intégrisme religieux, ce dernier entrant dans une course de vitesse avec les valeurs individualistes.

Discussion :
Elle a tourné autour des points suivants :
+ La question du féminisme: La domination des femmes est si ancienne, et, semble-t-il, si universelle, qu’on peut se demander si on peut la dénoncer à partir d’une seule grille de lecture.  Doit-on lutter contre la spécification des rôles, ou plutôt contre la dévalorisation domestique et/ou professionnelle des activités traditionnellement « féminines » (cf. par exemple, A. Perraut Soliveres, Infirmières ou le savoir de la nuit, PUF) ? Ne doit-on pas saluer le rôle historique du MLF et regretter l’absence d’un mouvement féministe aujourd’hui ? Mais d’un autre côté, le MLF a été un groupe politique extrêmement totalitaire. La lutte des femmes y était pensé sur le schéma marxiste de la lutte des classes. Mais du coup, les féministes ont été perçues comme « bourgeoises » par les « travailleurs », qui veulent garder des frontières nettes entre les deux sexes. D’autre part, tout interpréter en terme d’aliénation ne revient-il pas à nier le désir ou le vécu ? Si le MLF est tombé en discrédit, n’est-ce pas à cause d’une forme de négation de la féminité - quoi que l’on entende par là -, ce qui conduit à des apories ? Par exemple, que sont devenus les enfants élevés de façon « féministe » et volontariste : apprendre à tricoter aux garçons, etc. ? Cette question est-elle marginale, ou représentative ?
+ La crise de l’identité masculine : On n’a pas assez souligné que le vote Le Pen est majoritairement masculin. C’est un indice de détresse. Tandis que la femme cherche à subvertir les normes traditionnelles, l’homme se voit menacé et devient indifférencié, d’où un retour à l’investissement sur la puissance physique, qui semble aujourd’hui obsédant. 
+ Droit et politique : Peut-on régler toutes les questions en les pensant seulement en terme de droit (= « droit des femmes »)? Ne faut-il pas aussi les penser en termes politiques ? Dans La Mésentente, J. Rancière dit qu’il y a revendication politique lorsqu’un groupe oublié, « sans part », réclame, non seulement pour lui-même, mais pour tous les « sans part » une part dans la distribution des richesses et des droits publics. Or il n’y a plus de lutte politique de ce genre. C’est un problème. Le mouvement “ Ni putes ni soumises ” ne se présente ni comme féministe ni comme politique : comment le comprendre ? 
+ Emancipation et sexualité : Par exemple, la contraception est-elle seulement un droit ? Faut-il vraiment que les pouvoirs publics ou la famille règlent la sexualité ? Aujourd’hui, il est devenu courant que les parents, les mères, tous milieux confondus, fassent prescrire la pilule à leur fille, ce qui leur procure une apparence de liberté. Mais c’est aussi décider de leur sexualité à leur place. Et, souvent, les abandonner au mépris des garçons. Le risque couru n’est-il pas une perversion de l’émancipation des femmes ? La sexualité ne devrait-elle pas être une affaire strictement privée ? Que penser du coming out des hommes politiques ?
Réduire la question de la mixité à celle des droits empêche de penser la différence  des sexes. Et il y a peut-être un risque à se focaliser sur la question de l’égalité. Ne faut-il pas défendre la séparation entre le public et le privé, la distinction des sexes ? Ou faut-il au contraire arriver à une indistinction ? Doit-on, notamment, nier la différence des rôles parentaux ? Ne pointe-t-on pas là la difficulté à penser à la fois l’égalité et la distinction (qui sert à la lisibilité de la vie sociale) ? Ne devrait-on pas plutôt défendre une relative neutralisation de la différence des sexes, dans la vie publique, ce qu’il faut de neutralisation pour permettre une vie politique mixte? 
+ La mixité à l’école : on constate une tendance spontanée, parfois hostile, à la séparation des sexes. Les garçons jugent les vêtements des filles : “ Elles sont habillées tranquillement ”, ce qui signifie qu’elles ne sont pas provocantes (extrait d’une enquête de Libération). Le respect de la différence se réduit-il au maintien à distance de l’autre ( du type : elles peuvent s’habiller comme elles veulent tant que ça ne me gêne pas) ? Ou bien serait-ce l’indice de ce que le désir est difficile à socialiser ? Comment réagir, comme prof, à certaines blagues machistes ? Au vu de ces difficultés, sans doute sous-estimées, faut-il remettre en cause la mixité scolaire ? On entend aussi beaucoup déplorer que les filles choisissent moins les sections scientifiques, etc. A quel moment considérera-t-on qu’on a atteint la mixité idéale ? Quel intérêt au 50/50 ? Quelle est, par ailleurs, la légitimité d’une éducation sexuelle ? La difficulté à vivre ensemble se remarque dans les copies des élèves : si on leur demande la description d’un personnage, il n’apparaît pas incarné, mais comme un porte-manteau avec des marques. 
+ Hiatus explosif entre intégrisme et liberté individuelles : L’oppression ne vient pas seulement des maris, des hommes. Les discours féministes ne touchent pas leur but, car il faudrait tenir un discours féministe à la fois sur le voile islamique et sur la société de consommation, sur la publicité. Comment les gens qui viennent de cultures où les femmes sont voilées peuvent-ils entrer dans une culture où les femmes sont des objets sexuels sans même qu’elles le sachent ? La publicité joue de façon dissymétrique sur les désirs des deux sexes : même si les hommes aussi sont réifiés par la publicité, l’image du corps de la femme est proposée à la fois au désir des femmes (elles s’y identifient) et des hommes. Ceci attise le malentendu entre les deux sexes malgré une apparente unification (ils sont tous deux destinataires du même message). Ne faut-il pas, en conséquence, penser ensemble la publicité et la réponse intégriste, voir comment elles s’imbriquent ? Le rapport de l’intégrisme à la société de consommation est-il de l’ordre de la schizophrénie, ou au contraire une forme de réponse à cette schizophrénie?

Tous les présents remercient D. Pelegrin pour son exposé et la discussion qui a suivi.