l'bservatoire de l'éducation
ACCUEIL
TEXTES
ACTUALITE
COMPTES RENDUS
CONTACTS

 
 
 
 
 
Compte rendu de la séance du 26 mars 2003

Exposé sur Faire société de Jacques Donzelot 
(essentiellement sur la 3ème partie) 

Présents : Christophe Angebault, Séverine Chauvel (rapporteur), Sarah Clément, Lambert Dousson, Diane Huyez, Hélène Merlin-Kajman, Séverine Rousset, Denis Sigal, Gaël Tijou. 

Exposé :
La « crise urbaine » du XIXe siècle, liée à une problématique de classe et d’affrontement, a suscité un impératif : “ faire du social ”. Aujourd’hui que la “ logique de l’entre soi […] désagrège la société ”, la question serait plutôt : comment “ faire société ” (p.14). La filiation historique avec les émeutes urbaines du XIX° siècle n’est donc pas pertinente pour parler de la “ violence urbaine ”. D’où l’intérêt d’une comparaison des politiques de la ville menées aux Etats-Unis (crise urbaine des ghettos américains) et en France (quartiers d’habitat social). 
I.  Aux Etats-Unis : le « community policing » repose sur une théorie appelée “ théorie des carreaux cassés ”, selon laquelle il n’y a pas de causalité directe entre délinquance (objective) et sentiment (subjectif) d’insécurité : le sentiment d’insécurité est premier parce qu’il traduit l’interprétation d’un “ contexte ”, “ le carreau cassé fait problème, non parce qu’il traduit la malignité d’un individu, mais parce qu’il n’est pas réparé. Il […] fait signe qu’une communauté s’abandonne ” (p.251). Il faut donc insister sur la définition de la police comme “ force de l’ordre ”, c'est-à-dire conservatrice du “ contexte ”. La mise en place pratique de cette théorie à Chicago est passée par des réunions mensuelles entre policiers et habitants (les beat meeting, “ coproduction de la sécurité par la police et les habitants ”). Les policiers rendent compte aux habitants de leurs activités, instaurent une relation horizontale, sans culture du secret (un style généralement perçu en France comme de la dénonciation, voire de la collaboration). Les habitants sont appelés à constituer une force (patrouilles de citoyens ou de parents) visible et solidaire. Cela prévient le déclin du quartier, la fuite des habitants, et “ la multiplication d’arrestations au destin judiciaire incertain, qui accroîtront  l’inquiétude plus qu’elles ne rassureront les habitants” (p.280). L’idée est donc de former une communauté d’habitants avec la police.
II. En France : la restauration du lien social. Instaurée en  1997, la politique de sécurité dite des “ contrats locaux de sécurité ” (CLS) repose sur une théorie de 1982, élaborée dans Le rapport de la commission des maires. Elle est conduite au niveau local, avec la mise en cause, dans la genèse de la délinquance, non de l’affaiblissement de la vigilance des habitants, mais de la défaillance des institutions dans leur mission d’encadrement (droits et devoirs). La causalité entre sentiment d’insécurité et délinquance est considérée comme directe. Le rapport conclut à la nécessité d’une  action de l’Etat. Ainsi, les CLS ne semblent pas mettre à contribution d’autres acteurs que la police. Il s’agit donc plus d’un partenariat entre institutions que d’une collaboration des habitants, puisqu’on y trouve maires, procureurs, inspecteurs d’académie, bailleurs sociaux, transporteurs, assistants sociaux. 
La consultation des habitants mise en place dans les municipalités communistes de Seine-Saint-Denis se caractérise souvent par une incompréhension réciproque entre habitants et institutions : la méfiance de ceux-là pour celles-ci (en particulier la police) fait obstacle, ainsi qu’un manque de savoir-faire. Une fois passée la litanie des plaintes, il est extrêmement difficile de mettre en place un plan d’action : “ construire un entre soi institutionnel peut contribuer à (…) soulager [les habitants] du malaise qu’elles éprouvent (…) face à l’insécurité. Exposer au public leurs difficultés pourrait passer pour un avis d’impuissance qui ne ferait qu’accroître leur malaise ” (p.296). 
Pour conclure, restaurer le lien social passe par une politique du rapprochement qui se veut une réaction au sentiment d’abandon, terme qui ne désigne pas l’abandon du quartier par les habitants, mais la situation des habitants abandonnés dans un quartier déserté par les services publics et urbains. 

Conclusion générale du livre
Modèle américain : Communauté sociale et confiance. 
En France, le communautarisme ne se trouve pas associé à l’idée d’une finalité civique de la communauté, mais à une auto finalisation de celle-ci : en tant que telle, elle est considérée comme ennemi de la citoyenneté. Dans la politique américaine, la finalité civique et l’auto finalisation ne s’opposent pas : la communauté trouve dans la citoyenneté sa finalité. On parle alors de communauté civique, qui constitue une réponse à la crise urbaine. Le concept important est celui de “ capital social ” (R. Putnam), qui désigne “ l’importance plus ou moins grande des liens civiques dans une communauté. Seuls ces liens civiques (…) paraissent de nature à établir une confiance qui ne s’arrête pas aux limites de la communauté et n’y enferme pas du même coup ses membres. Les liens civiques sont importants parce qu’ils engendrent une confiance généralisée  entre les membres d’une communauté ainsi qu’avec son dehors ” (p.332).
  Modèle français : Magistrature sociale et consentement. 
Le modèle français est défensif. Il s’agit de la “ magistrature des institutions ”, et “ le social ” qualifie alors le souci de restaurer l’autorité (p.327) : l’autorité des institutions devient l’horizon de la politique sociale. Pour restaurer le lien social, trois pistes sont explorées : 
+ la mixité sociale, qui repose, selon J. Donzelot, sur une confusion de la fin et des moyens : l’imposition de la mixité perdue est censée résoudre le problème des populations défavorisées, comme si le seul préjudice qu’elles subissaient était l’absence parmi elles des membres des classes moyennes ; la politique d’ordre repose sur la dispersion des pauvres. Or, la cohabitation imposée engendre des stratégies d’évitement (carte scolaire)
+ une politique volontariste de la citoyenneté : il faut extraire l’individu à ses appartenances  premières, et ne ne considérer en lui que le seul sujet de raison. Nous sommes en face d’une conception élevée de la citoyenneté : non l’exercice  d’un pouvoir, plutôt un devoir (p. 337)
+ une politique de proximité consistant à rapprocher les services de sécurité des habitants pour réduire leur sentiment d’abandon. Mais elle ne les pousse pas à rendre des comptes ni à chercher des solutions à leurs problème. Elle maintient alors une frontière infranchissable.

Discussion :
Elle a tourné autour des points suivants : 
- La place des institutions envers lesquelles il y a une méfiance en France, notamment envers la police. Est-ce le résultat d’une certaine tradition de gauche (mai 68 ?) selon laquelle la police est nécessairement oppressive ? On peut également mettre en cause  l’attitude de la police qui n’est visible que pour arrêter, appliquer la loi, mais qui n’a pas de présence rassurante. Se pose le problème de la police de proximité : d’un côté elle s’est vue reprocher, par le ministère, son manque d’efficacité (car elle ne ferait pas baisser les chiffres de la délinquance) ; de l’autre, les policiers ne peuvent pas endosser le rôle de travailleurs sociaux, pour lequel ils ne sont pas formés. L’école n’est donc pas la seule institution à qui l’on en demande “ trop ”. (cf  La cité des poètes : et le mythe du « super travailleur social »). A noter qu’aux EU, les institutions sont très faibles, et presque inexistantes dans cette politique décrite par J . Donzelot. 
- La question de la mixité sociale, doublée de celle de la carte scolaire. Cette question a été soulevée lors de la table ronde du 1er mars, et il faudrait qu’on y revienne. La mixité doit demeurer une finalité, cela, tout le monde en sera d’accord, mais comment y arriver ? Tout le monde ne serait pas d’accord, c’est donc important d’en discuter. J. Donzelot pointe un problème : le sociologisme empêche de voir que le déficit éducatif, dont les conséquences sont plus graves pour les enfants grandissants dans des milieux défavorisés et destructurés, justifie les angoisses ségrégatives des couches moyennes. Ceci impose à tout le monde une sorte de grille de lecture sociale fausse et faussée. Il faut réfléchir au problème en amont, c’est-à-dire à la responsabilité des éducateur : quel cadre scolaire propose-t-on aujourd’hui pour remédier à cette dérive inégalitaire des enfants ? Peut-on en vouloir à des parents qui décident de changer leur enfant d’établissement parce qu’il avait été malmené par un autre enfant, et que ce dernier n’avait pas été sanctionné, comme un membre de l’Observatoire en en vu le cas cette année dans l’établissement où il enseigne ? Dans tous les cas, les couches sociales les plus défavorisées demeurent défavorisées. De nombreux parents, jusqu’alors viscéralement attachés à l’école publique, mettent leurs enfants dans le privé, quand le privé leur apparaît plus apte à remplir les fonctions d’éducation qu’ils attendaient de l’école publique. Sans compter l’énorme malaise du prof qui pense qu’il ne mettrait jamais ses enfants dans l’établissement où il enseigne. 
- La question de l’intervention des habitants dans la rue : dans quelle mesure la comparaison avec les EU nous aide-t-elle à comprendre notre propre situation ? Y a-t-il une culture de la rue et de la ville – au sens européen traditionnel - aux EU, où il n’y a pas non plus de village ? Il paraît donc difficile de confondre la civilité dont nous cherchons la définition et le « community policing ». Pourquoi est-ce si difficile pour nous d’intervenir dans la rue ? A un enfant qui fait une bêtise, qu’est-ce que je lui dis ? comment je le lui dis ? Problème théorique et aussi pratique (il faudrait imaginer des gestes, des réparties), renvoyant à une culture de l’autorité que l’on aurait perdue ?