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Compte-rendu de la séance du 19 mars 2003-03-23

Jacques Donzelot, La police des familles, Les Editions de Minuit, Paris, 1977 
(présentation par Christophe Angebault et Séverine Rousset)

Présents : Christophe Angebault, Séverine Chauvel, Sarah Clément, Lambert Dousson, Chloé Faïsse-Trolet, Nathalys Fiokouna, Ivan Gros, Diane Huyez, Marc Le Monnier, Hélène Merlin-Kajman, Damien Rémont, Séverine Rousset (rapporteur), Gaël Tijou, Benjamin Trolet. 
Organisation

Présentation:
Ni histoire politique traditionnelle, ni histoire des mentalités, le livre de Jacques Donzelot, d’inspiration foucaldienne, a un double objet : comprendre la place nodale de la famille dans la société occidentale moderne ; étudier la mise en place progressive d’une « police des familles » ainsi que de l’espace d’intervention où elle prend place, communément appelé « le social ».
A partir du XVIII° siècle, l’éducation des enfants est mise en accusation : corrompant les élites, dilapidant les forces vitales du peuple, et au final, la richesse de l’Etat, on lui apporte des corrections qui varient selon les catégories sociales :
 . pour les bourgeois, mise en place d’une protection discrète des enfants à l’intérieur de la cellule familiale. C’est la femme qui est chargée de cette protection : elle acquiert ainsi une place essentielle au sein de la famille comme maîtresse de maison. Cette surveillance bourgeoise se poursuit à l’école (lycée), avec l’apparition des associations de parents d’élèves.
. pour le peuple, mise en place d’une surveillance directe des enfants afin de les soustraire à l’influence de la rue mais aussi à la brutalité du père de famille. Ici encore, la femme joue un rôle essentiel pour fixer enfants et père dans le foyer.
Concernant le peuple, un contrôle des familles se met en place progressivement :
. par des conseils en faveur de l’épargne tout d’abord, pour autonomiser les familles
. puis par la diffusion de normes, des années 1840 à la fin du XIX° siècle, notamment par l’école obligatoire.
. et enfin, dans le cas des familles jugées « moralement insuffisantes », par la création au XX° siècle de structures tutélaires qui prennent en charge l’enfance en danger :
- dispositifs judiciaires (justice des mineurs)
- dispositifs psychiatriques, destinés à détecter les éléments pervers pour les isoler.
- dispositifs éducatifs, destinés à réintégrer les déviants, en misant sur leur éducabilité.
Il existe des tensions au sein de ce « complexe tutélaire » entre le pôle judiciaire et le pôle éducatif.
La psychanalyse gagne ensuite progressivement la scène du social et favorise le pôle éducatif : le contrôle des familles passe alors par l’accompagnement pédagogique de l’enfant et les demandes d’aide psychologique. La question du contrôle de la sexualité devient essentielle pour maîtriser les troubles familiaux (problématique et pathologie de l’enfant désiré : trop ou trop peu). L’éducation sexuelle, jusqu’alors domaine réservé des familles, est prise en charge par l’école ; parallèlement, les familles secondent de plus en plus l’école par un suivi psycho-pédagogique de l’enfant. Ainsi se parachève le branchement de la famille sur l’école.
Cet ouvrage de Jacques Donzelot suscite de multiples questions :
Ecole et famille
- La place des parents d’élève : La famille, dès l’origine, apparaît branchée sur l’école qui espère des élèves qu’ils diffusent dans la cellule familiale les normes acquises à l’école. Mais tout se passe aujourd’hui comme si ce lien avait changé de direction : ce sont les parents qui interviennent dans la vie des établissements. Pourquoi ?
Peut-être l’association psychanalyse-éducation familiale en est-elle la cause : l’attention pédagogique à l’individualité psychique des enfants rejoint le désir des parents d’accompagnement psychologique de leurs enfants tant désirés… Il y a là un terrain commun, avec d’inévitables intrusions et empiètements…
- Historiquement, ce qui se passe à l’intérieur de la famille a déterminé l’ordre social. Est-ce que la dé/re-composition ( ?) de la famille à l’heure actuelle n’est pas alors génératrice d’un trouble ? Donzelot refuse le « concept passoire » de crise de la famille et cherche à montrer la positivité des transformations l’affectant. Pour une nouvelle régulation sociale, une nouvelle articulation famille-société n’est-elle pas à définir ?
- La famille, l’école se sont fondées sur l’idée selon laquelle un rapport sain adulte-enfant est un rapport de surveillance, c’est-à-dire de protection plutôt que de répression. Antérieurement à ce modèle, Donzelot souligne que dans les couches populaires, le rapport adulte-enfant était traditionnellement conçu sur un mode initiatique, au profit de la constitution d’un groupe élargi soudé : or cette manière de « faire corps » (promiscuité des corps dans la « tanière » populaire : violence, rapports sexuels, travail, etc…) se dresse potentiellement contre l’ordre démocratique libéral. N’y a-t-il pas là quelque chose que l’on retrouve, en particulier dans la modalité initiatique de la délinquance, dans le fonctionnement des ghettos en banlieue, qui se coupent de la société en faisant corps contre elle, et se privent de participer à sa vie démocratique ?
Ecole et libéralisme
- Certes inscrite dans un vaste système de régulation du social dont l’Etat est le centre, l’école a une fonction politique dès ses origines comme relai de la pensée politique républicaine. Dans quelle mesure peut-on se plaindre aujourd’hui qu’on lui demande de sauver la République ? Le retrait étatique du domaine du social n’est-il pas gros de contradictions au sein même de la tradition libérale?
- Ce livre nous force à penser fortement l’articulation de l’école et de la tradition politique républicaine, historiquement liée à l’économie libérale. La critique de l’économie libérale est-elle à cet égard suffisante pour comprendre la crise actuelle de l’école et imaginer des solutions ? Cela ne veut pas dire nier les conséquences destructrices d’une forme de libéralisme, mais les circonscrire… 

Discussion :
Elle a tourné autour des points suivants :
- Le rapport entre l’école et les parents, où il y a certainement lieu de distinguer le primaire et le secondaire, et ceci, dès le XIXe siècle, pour autant qu’à l’origine, le primaire est surtout l’école du peuple, là où le secondaire est celle de la bourgeoisie.
- La question de la judiciarisation des problèmes concernant les enfants, doublée désormais de leur psychologisation. On a, fort heureusement, quitté la logique déterministe à l’œuvre tout au long du XIX° siècle dans les études des criminologues, mais au profit du cas individuel toujours analysé de façon très mécaniste. Or, a tendance à juger une personne plus qu’une faute rend la sanction illisible de la sanction et peut par conséquent être génératrice de violence : plus qu’une individualisation des sanctions, le recours à une règle générale est souhaitable.
- La question de la sexualité : une concurrence entre la famille et l’école apparaît en ce qui concerne l’éducation à la sexulaité, mais Donzelot n’évoque pas la question de la mixité à l’école.
- L’autorité du père de famille. On entend beaucoup parler de la crise de l’autorité paternelle. Ne convient-il pas de se méfier de ce thème ? Il ne faudrait pas qu’à sa faveur soit réintroduit l’arbitraire de la force. Or, le modèle familial promu à partir du début du XIX° siècle impliquait un ravalement de la souveraineté absolue du père de famille, brutal et tyrannique, et instaurait une sorte de première mixité de l’autorité grâce au rôle crucial accordé à la mère de famille, véritable invention du XIXe siècle selon Donzelot. La mère de famille, l’école, et le social en cas de dysfonctionnement de la cellule familiale : ces instances déplacent le partage privé/public en soustrayant le privé à la tyrannie du père.
Dans La Cité des poètes, Denis Salas montre que ce modèle de la famille seule responsable, avec l’école, de l’éducation des enfants, est difficile à assumer pour certains immigrés, notamment africains, qui ont d’autres modèles, collectifs, de l’éducation : les parents confient à la rue une partie de l’éducation de leurs enfants. On peut juger qu’il leur est particulièrement difficile de l’assimiler puisqu’au même moment il se défait dans nos sociétés. Faut-il défendre une réactualisation du modèle de la famille, et/ou partir d’autres modèles, africains par exemple, où le collectif, la rue, jouerait un plus grand rôle (et ne le jouait-il pas davantage auparavant) ?
- Le libéralisme : Le libéralisme est équivoque au XIX° siècle, car il a une face économique (exploitation économique brutale) et politique (égalité des droits, comme condition de la liberté), qui sont en contradiction : le XIX° siècle invente précisément « le social » comme espace de compromis permettant de résorber le décalage entre exploitation économique et égalité civique. Or, cela s’accompagnait de la mise de la mise en place de solidarités sociales ( à commencer par celles de la famille) qui ont disparu. En revanche, les institutions mises en place pour prendre en charge les familles « moralement insuffisantes » n’ont, elles, pas disparu à l’heure actuelle. Bien au contraire, elles sont énormément sollicitées : l’école n’est donc pas seule à assumer tous les cas difficiles. Le paradoxe serait alors le suivant : il ne resterait du « social » que l’aspect individualisant de son activité. On observe actuellement un recul du rôle éducatif des familles : les problèmes des enfants sont de plus en plus imputés à l’école mais non aux familles, ou quand ils le sont, on envoie l’enfant chez un psy.
- La question du politique à/dans l’école : Donzelot parle de l’école comme une institution de la « police des familles », non comme une institution responsable de la transmission directe de représentations politiques. Comment penser le rôle de l’école à cet égard, notamment par rapport au thème omniprésent de « l’éducation à la citoyenneté » ?